dimanche 20 décembre 2009

" Cachez ce sein que je ne saurais voir "

La censure est un vaste sujet, fluctuant s'il en est: elle s'immisce partout, en tout temps et tout lieu; économique, sexuelle ou politique, son étude nécessiterait un site régulièrement remis à jour: un travail d'analystes, d'historiens, de juristes et sociologues réunis. La tache serait titanesque. La volonté nous manque moins que le temps; nous resterons modestes.

Quelle différence y-a-t-il entre cette accroche pour l' iPhone (en lien avec le site Apple-entreprise) visible sur internet la première semaine de décembre :


et Toxique de Françoise Sagan illustré par Bernard Buffet?


Sur la photo, la pose est suggestive, le costume ridicule, la plastique irréelle. On est dans l'imagerie publicitaire, dans le factice; on suggère le désir, on (sur)joue. Les codes sociaux des sociétés puritaines et patriarcales sont assumés. L'ordre des choses est respecté. Hypocrite, malsain, mais respecté.

Toxique n'est pas un problème. Sagan n'en est plus un. Par contre le trait de Bernard Buffet semble gêner Apple... qui censure! Je vous renvoie à ce sujet sur la République des livres -blog pour le moins intéressant.
Serait-ce le sexe qui dérange? Ou l'organique?
Serait-ce le poil, l'odeur, le vivant?
Ça grouille, ça respire, ça vit!
Le peintre est cru; le geste est sûr, sa calligraphie sincère: la nudité de l'œuvre s'oppose à la vulgarité, à l'habitude et aux convenances. Bernard Buffet est unique. Il n'a rien à perdre; il se livre. L'artiste joue son âme. Seul, il est incontrôlable.
Sagan aussi me direz-vous mais les censeurs ont des œillères, ce qui rend leurs décisions aussi arbitraires que stupides.

J'en veux pour preuve les créations du Dernier Cri qui furent bloquées à la frontière Suisse pour pornographie. Stupeur! Comme quoi, tout est question de regard. On établit des règles avec des interdits et on les interprète, on adapte.
Ainsi, de nombreux États privilégient la contrainte à l'amour, la puissance à la fragilité. Disons, avec un sourire feint, que c'est une forme de pudeur, d'extrême timidité, un carcan à l'émotion. Il n'y a d'ailleurs pas d'émotion dans le porno: on est dans le "sur-moi", le "sur-joué", l'interdiction de l'échec. On refuse la faiblesse.

Ce qui est inquiétant dans l'exemple d'Apple, c'est qu'une société privée remplace l'État de droit dans son rôle de police. Serait-ce de l'autocensure (comme cela arrive trop souvent dans l'édition française) ou un excès de zèle? De la prudence ou une application stricte et restrictive de la loi américaine?
Des créateurs français ont déjà eu des consignes (des directives) pour que leurs œuvres puissent s'exporter sans problème dans des pays plus restrictifs que le nôtre. Les possesseurs des réseaux, futurs maîtres du Monde, voudront-ils imposer leurs diktats? L'État a ses soldats.

La hiérarchie, la loi; il y a obéissance et soumission: ce sont les codes à respecter. Il est même à craindre que la féminisation des postes à responsabilité ne change rien à cette situation. Le formatage est à l'œuvre; il commence à l'école, se prolonge dans les études: tu dois te plier à la norme, à la pression sociale, être un bon petit soldat. Tu te mets de côté, tu gommes tes différences pour pouvoir t'intégrer. Être invisible, ne pas se distinguer, oublier d'être soi.

Prions avec cette déclassée, prostituée de province, qui expliquait en sortant de l'église: "Tous les dirigeants du Monde et ce, depuis l'origine du temps, ont compris qu'on tenait les Hommes par le sexe et le ventre."
L'on pourrait d'ailleurs prolonger le débat avec le calibrage des fruits et légumes...

Je vous avais prévenu: c'est un vaste sujet et je préfère clore ce chapitre aussi décousu que mon pantalon.



N'hésitez pas à vous offrir en prolongement de cet article (c'est Noël, on se fait un petit plaisir):

Toxique de Françoise Sagan illustré par Bernard Buffet aux éditions Stock. Un très beau texte dont on peut regretter la qualité (médiocre) de l'édition papier.


La Mondaine de Véronique Willemin aux éditions Hoëbeke se lit comme un roman policier. Cette enquête s'attache aux petites et grandes affaires de la brigade. Chaque chapitre retrace des histoires, des périodes, de façon concise sans tomber dans le pathos ni l'outrance. Véronique Willemin s'est attachée aux protagonistes des deux bords avec une neutralité exemplaire. Une source d'inspiration pour les auteurs en herbe avec une réalité qui dépasse souvent la fiction et une iconographie invraisemblable. C'est un comble : on se prend à fantasmer sur les archives de la police !
Une réflexion de Jacques Arnal, patron de la Mondaine de 1952 à 1955, apporte de l'eau à mon moulin : " Nous ne pouvons nous arrêter au concept du bien et du mal, alors je préfère la notion d'habitudes. Cela signifie que certains actes soulèveront un jour la réprobation uniquement parce qu'ils sont contraires aux habitudes du moment... " (page 141)
Un des meilleurs livres parus sur la police et l'histoire des mœurs. À lire et à recommander.



Le Dictionnaire des Livres et Journaux interdits de Bernard Joubert aux éditions du Cercle de la Librairie. Une somme! À tout point de vue (70€). Impressionnant par le nombre d'articles, illustré de très nombreuses vignettes, c'est le relevé systématique et analysé des décisions de la commission de censure depuis 1949 en France. Bernard Joubert nous ouvre les portes de son travail. Érudit, passionnant, il nous fait passer du sourire à la surprise, de la roublardise des éditeurs à l'aveuglement clinique des censeurs. À lire et relire, à consulter souvent.
Pour exemple, je cite la page 28: " Abondances. Revue de photos de femmes à grosses poitrines, quel que soit leur âge ou la grâce de leur physique [...] la Commission de surveillance émit ce commentaire [...]: Reproductions anormaux d'êtres anormaux." Tout est dit.

-Monsieur-

Toxique
de Françoise Sagan
illustrations de Bernard Buffet
éd. Stock 2009

La Mondaine
de Véronique Willemin
éd. Hoëbeke 2009

Le Dictionnaire des Livres et Journaux interdits
de Bernard Joubert
éd. du Cercle de la Librairie 2007

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